Les Bienheureux Cisterciens martyrs de la révolution à Casamari en mai 1799

Lien vers l’article original venant du Blog du Maître-Chat Lully

(Merci pour l’aimable autorisation de l’auteur de publier cet article)

L’abbaye cistercienne de Casamari, dans la province de Frosinone (Latium) – état actuel.

L’abbaye de Casamari :

L’abbaye de Casamari a été fondée dans les premières années du deuxième millénaire, lorsqu’une petite communauté monastique bénédictine entreprit la construction d’un monastère sur les ruines de Cereate, la patrie du consul romain Gaius Marius, duquel dérive le nom Casamari : la maison de Marius.
Vers le milieu du XIIème siècle, les Bénédictins furent remplacés par des Cisterciens qui, en un temps relativement court, construisirent le monastère actuel, un joyau de l’architecture cistercienne.
Après une période de splendeur, à partir du milieu du XIVème siècle, Casamari amorça un lent déclin jusqu’en 1717, date à laquelle une colonie de moines Cisterciens de la réforme de la Trappe (et donc familièrement appelés trappistes), venus de Toscane, insuffla un nouvel élan de la vitalité spirituelle, culturelle et matérielle au monastère.

Mais à la fin du XVIIIème, conséquemment aux désordres semés par la révolution française et ses suite, puis tout au long du XIXème siècle, Casamari subit invasions, pillages, incendies et – comme nous le verrons ci-dessous – il y eut même effusion de sang.
Spoliée en 1873 à la suite des lois antireligieuses du nouveau royaume d’Italie, l’abbaye fut déclarée monument national l’année suivante.

En 1929, les Cisterciens purent se réinstaller à Casamari, et l’abbaye devint même, à la tête des monastères qu’elle avait fondés, l’abbaye-mère d’une congrégation monastique autonome, rattachée à l’ordre cistercien.
De nos jours, une communauté d’une quinzaine de moines vit dans l’abbaye qui attire de nombreux visiteurs.

Extérieur de l’église abbatiale de Casamari – état actuel.

Les troupes de la révolution française dans le sud de la péninsule italienne en 1799 et leur recul face aux « Sanfedisti » :

Le 23 janvier 1799, les troupes françaises du général Championnet occupèrent Naples, tandis que le roi Ferdinand IV se réfugiait à Palerme. La « république parthénopéenne » fut proclamée.
Le 7 février, avec l’accord du Roi, le cardinal Fabrizio Dionigi Ruffo (1744-1827), dit le Général-cardinal, débarqua en Calabre, sa région natale, à la tête d’une petite troupe pour susciter une résistance armée populaire contre les Français et les républicains napolitains : ainsi naquit l’Armée chrétienne et royale de la Sainte Foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ (Esercito della Santa Fede in Nostro Signore Gesù Cristo) qui rassembla en un mois quelque 17.000 combattants, appelés Sanfedisti.
Cette armée était composée pour l’essentiel de paysans et de bandes armées pratiquant la guérilla, attachés à l’Eglise et hostiles aux idées des « Lumières » : dès la fin avril, les Sanfedisti avaient conquis la Calabre et les Pouilles. Depuis la mer, le général anglais Horatio Nelson (1758-1805), à la tête de sa flotte et des troupes turques et russes, envoyées par leurs souverains pour secourir le roi Ferdinand IV, appuya la marche des Sanfedisti vers Naples, la capitale du royaume.
L’éphémère « république parthénopéenne » succombera à la mi-juin.

Le Cardinal Fabrizio Dionigi Ruffo (1744-1827),
dit le Général-cardinal,
Vicaire-général du Roi Ferdinand IV de Naples (Ferdinand Ier des Deux-Siciles)
qui mena l’offensive victorieuse contre la « république parthénopéenne »
à la tête de l’Armée chrétienne et royale de la Sainte Foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

En ce mois d’avril 1799 donc, les troupes françaises en difficulté face au Sanfedisti dans le Royaume de Naples, ont aussi subi des revers contre l’Autriche en Lombardie : l’armée révolutionnaire du général Championnet amorce une retraite vers le nord de la péninsule. Si une partie de ces troupes remonta par la route côtière, par Gaëte et Terracine, une autre partie, composée d’environ quinze mille soldats sous le commandement des généraux Vetrin et Olivier, emprunta les voies intérieures.

Le 10 mai, des troupes françaises arrivèrent à Cassino, ville désertée par ses habitants qui avaient fui dans les montagnes ; l‘abbaye bénédictine millénaire du Mont-Cassin (Montecassino) fut dévastée, pillée et profanée par les quelque mille cinq cents hommes de la colonne du général Olivier. Heureusement, la plupart des moines avaient eu le temps de s’enfuir, emportant avec eux leurs objets les plus précieux et les œuvres d’art, mais ceux qui étaient restés pour garder les lieux durent assister avec horreur à la dévastation, au pillage et aux profanations les plus abjectes de l’archimonastère, perpétrés au milieu de chants obscènes et des parodies des liturgies sacrées.

Cette pitoyable retraite se poursuivit dans la province de Frosinone, dans le Latium : le 11 mai 1799, des villes telles que Aquino, Roccasecca et Arce furent mises à sac et des habitants furent tués.

Isola del Liri, intérieur de l’église collégiale Saint-Laurent
où le 12 mai 1799, dimanche de la Pentecôte,
les troupes françaises massacrèrent 350 personnes.

Puis ces Français déchus de toute dignité se dirigèrent vers Isola del Liri où, le 12 mai, jour de la Pentecôte, ils se livrèrent à toutes sortes de violences : pillages, viols, profanations d’églises et destructions.
Le chanoine-vicaire Giuseppe Nicolucci nous a laissé un témoignage glaçant dans les registres des défunts : « Le jour de la Pentecôte, le 12 mai 1799, restera à jamais gravé dans les mémoires. La fureur gauloise nous a ravagés, nous et nos foyers, lors du massacre final. Rien n’échappa à la ferveur ennemie : pas un troupeau, pas une brebis en sécurité dans la campagne, dans les crèches et les bergeries. Pas un homme n’échappa à la mort ; pas une femme, pas même une enfant, ne fut épargnée par la brutalité militaire. Ni les autels ni les objets sacrés ne furent respectés par les mains impies. Quiconque souhaite en savoir plus lira le triste récit (…) de ce livre et comprendra pourquoi on y trouve les noms de 500 personnes, voire plus, décédées ce même jour, le 12 mai 1799 ».
Les historiens postérieurs ont pu établir que trois-cent-cinquante personnes furent assassinées dans l’église San-Lorenzo même, mais le bilan final du massacre s’éleva au moins à 467 hommes et 70 femmes.

Alors que les troupes reprenaient leur marche vers le nord, un groupe de soldats – « vingt léopards », selon la description d’un témoin oculaire -, fit irruption dans l’abbaye de Casamari le 13 mai, vers 20 heures, au moment où la communauté s’apprêtait à chanter les complies.

Intérieur de l’église abbatiale de Casamari – état actuel -,
avec l’imposant baldaquin du maître-autel, offert par le pape Clément XI, lorsqu’il confia l’abbaye aux Cisterciens de la réforme de la Trappe.

Les martyrs de Casamari :

Lorsque ces révolutionnaires parvinrent à Casamari, l’abbé avait déjà fui à Palerme depuis un moment et la responsabilité de la communauté avait été confiée au Prieur, le Père Siméon-Marie Cardon.

Les nouvelles des exactions commises dans la province étaient parvenues jusqu’à l’abbaye et l’inquiétude régnait, si bien que lorsque la vingtaine de soldats français pénétra dans le monastère la majorité des moines s’enfuit : un certain nombre se cacha dans les champs, où les céréales étaient déjà hautes, dans les granges, dans des fermes voisines… etc.
Sept restèrent courageusement dans l’abbaye : il s’agissait du Prieur, le Père Siméon-Marie Cardon, déjà cité, du Père Dominique-Marie Zawrel, des frères Mathurin-Marie Pitri, Albert-Marie Maison, Modeste-Marie Burgen et Zosime-Marie Brambat, ainsi que du Frère Dosidée-Marie, qui eut un sort différent des six premiers, puisque, grièvement blessé, il feignit la mort, fut témoin oculaire de tout ce qui suivit, et put en faire le récit puisqu’il survécut à ses blessures.

Le Prieur proposa aux soudards de les nourrir, mais après s’être restaurés, mûs par la cupidité ils se livrèrent au pillage : ils cherchaient en priorité de l’argent, mais lorsqu’ils comprirent qu’ils n’en trouveraient pas ils voulurent se saisir des vases sacrés, et c’est ainsi qu’ils fracturèrent le saint tabernacle et pillèrent la sacristie, non sans s’être livrés aux plus obscènes des profanations et aux plus haineuses des destructions.

C’est en tentant de soustraire les Saintes Espèces à leurs attentats sacrilèges que les moines furent massacrés, soit par balles, soit à coups de baïonnettes ou de sabres.

– Le Bienheureux Siméon-Marie Cardon :

   Né à Cambrai le 13 mars 1759, Ignace Alexandre Joseph Cardon était entré à l’abbaye bénédictine de Saint-Faron, à Meaux, en 1782 ; ordonné prêtre en 1787, il enseignait à l’abbaye de Saint-Denis lorsqu’éclata la révolution. Dès 1791, il prêta le serment à la Constitution civile du clergé, fut ensuite élu curé constitutionnel de Sommières, et, en 1792, il épousa civilement une ancienne Ursuline. Il démissionna de sa cure en janvier 1794 pour se consacrer pleinement à la politique : officier public, agent national, président de la société des sans-culottes de Sommières, puis employé dans les transports militaires… A l’été 1795 il tombe malade, est immobilisé près de trois mois… et rentrant en lui-même décide de s’amender : il se rend à Rome en pénitent, puis, en décembre 1795, absous, il demande à revenir à la vie monastique. Il est admis en mai 1796, à l’abbaye de Casamari, en tant que novice, sous le nom de Siméon-Marie. Par discrétion, d’autant que certains autres moines ont fui la révolution, son passé n’est pas révélé. Il est admis à la profession solennelle le 5 mai 1797, est nommé économe, puis prieur de la communauté.
Lorsque, le 13 mai 1799, les soldats français firent irruption dans l’abbaye, il fut parmi les premiers blessés, à coups de sabres et de baïonnettes, mais ne mourut pas tout de suite : il  agonisa jusque vers 7 h du matin le 14 mai. Le Général Thiébault, arrivé dans la nuit, recueillit ses dernières paroles, dans lesquelles il pardonnait à ses bourreaux.

– Le Bienheureux Dominique-Marie Zawrel (prêtre) :

   Né en 1725 à Chodov, en Bohême, il fut d’abord dominicain avant de sentir l’appel à la vie monastique. Entrant à l’abbaye de Casamari en 1776, il y fit profession en 1777. Il était maître des novices. Il fut tué au soir du 13 mai 1799, à coups de sabre, et expira en prononçant les noms de Jésus et Marie.

– Le Bienheureux Albert-Marie Maisonade (frère) :

   D’origine bordelaise, il quitta la France pendant la révolution, et entra en 1792 à l’abbaye de Casamari, où il fit profession le 20 novembre 1793. Il était remarqué pour sa grande dévotion envers le Très Saint-Sacrement. Il fut tué le 13 mai 1799 de deux coups de pistolet et achevé à coups de sabre, devant le Saint-Sacrement.

– Le Bienheureux Zosime-Marie Brambat (frère) :

   Milanais, entré en 1792 à l’abbaye de Casamari comme oblat, puis il fut admis au noviciat et fit profession simple en 1795.
Grièvement blessé par balles puis à coups de sabre le 13 mai 1799, il ne mourut cependant pas tout de suite, se cacha, puis finalement expira le 16 mai en essayant de rejoindre la ville de Boville Ernica où il espérait recevoir les derniers sacrements.

– Le Bienheureux Modeste-Marie Burgen (frère) :

   Bourguignon, il était entré comme trappiste à l’abbaye de Sept-Fons, qu’il dut quitter lorsque la révolution dispersa les communautés monastiques ; il rejoignit finalement l’abbaye de Casamari en janvier 1796 et y prononça ses vœux simples l’année suivante. Moine à la vie exemplaire, au soir du 13 mai 1799, il fut blessé par balle et achevé à coups de sabre.

– Le Bienheureux Mathurin Pitré (frère) :

   Né à Fontainebleau, fils d’un jardinier du Roi, il avait été enrôlé dans l’armée française pour la campagne d’Italie. Il tomba malade et fut hospitalisé à Veroli, la petite ville proche de l’abbaye. Jugé mourant, il se confessa au Père Siméon-Marie qui était venu visiter les malades : il déclara vouloir entrer chez les Trappistes s’il guérissait. Trois jours plus tard, complètement guéri, il fut caché dans l’appartement du vicaire de l’hôpital puis conduit à Casamari le lendemain : c’était en janvier 1799. Il était donc novice, le soir du 13 mai 1799, quand il fut tué par balle dans le couloir du noviciat.

Ces six moines furent immédiatement considérés comme des martyrs. Leurs corps furent enterrés dans le cimetière monastique par les frères qui avaient pu s’enfuir et revinrent à l’abbaye après le départ des bourreaux : tout fut alors fait pour qu’ils demeurassent identifiables. Assez rapidement, les fidèles des environs demandèrent à pouvoir prier sur leurs tombes afin de se confier à leur intercession.
En 1859, leurs dépouilles furent transférées dans l’église abbatiale.

C’est en 2013 que la cause de béatification a été formellement introduite et qu’ensuite, en 2018, la Congrégation pour les causes des saints s’est prononcée favorablement en faveur de la reconnaissance du martyre des six trappistes.
Leur béatification a été célébrée le 17 avril 2021, et leur fête liturgique fixée au 16 mai.

Autel avec les reliques des six Bienheureux.

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