Un crime contre l’Église et la légitimité : les émeutes des 14 au 16 février 1831

Sac de l’archevêché de Notre-Dame de Paris le 14 février 1831. Gravure parue en 1883

Il est des épisodes de notre histoire nationale que l’on préfère taire, tant ils révèlent la violence des passions révolutionnaires et la faiblesse — voire la complicité — des autorités. Tel est le drame survenu à Paris en février 1831, dont le récit s’appuie sur les travaux de l’historien Guillaume de Bertier de Sauvigny, publiés en 1946 dans la Revue d’Histoire de l’Église de France, et fondés sur le rapport d’enquête du Parquet de la Seine.

L’archevêque fidèle à la légitimité

En 1831, le siège de Paris est occupé par Hyacinthe-Louis de Quélen, prélat d’une haute conscience et d’une fidélité éprouvée à la branche aînée des Bourbons. Son attachement allait naturellement à Henri d’Artois, le « miracle de la Providence », fils posthume de Charles-Ferdinand d’Artois, assassiné en 1820 par le régicide Louvel. Petit-fils du roi Charles X, l’enfant symbolisait l’espérance de la continuité dynastique et de l’ordre chrétien.

Les ultras, que l’on nomma plus tard légitimistes, ne défendaient rien d’autre que la France fidèle à son histoire : une monarchie héréditaire, tempérée par ses lois fondamentales, et une société où l’Église tenait sa place naturelle.

Paris livré aux passions révolutionnaires

Après les journées insurrectionnelles de juillet 1830 — les « Trois Glorieuses » — qui avaient renversé Charles X pour porter sur le trône Louis-Philippe Ier, l’atmosphère parisienne était dominée par une fièvre anticléricale inquiétante. Assimilant perfidement le trône légitime et l’autel, la foule s’en prenait aux églises comme aux symboles d’un ordre qu’elle haïssait. L’archevêché avait déjà été pillé en juillet 1830.

Commémorer, en février 1831, l’assassinat du duc de Berry revenait, aux yeux des nouveaux maîtres, à rappeler la continuité dynastique et à protester silencieusement contre l’usurpation.

Une messe interdite par crainte du peuple

Le 4 février 1831, un fidèle demande au curé de l’église Église Saint-Roch de célébrer, le 14, un service solennel pour le repos de l’âme du duc de Berry. Rien que de très naturel : depuis 1821, cet anniversaire était pieusement observé.

Mais le gouvernement s’en alarma. Le ministre des Cultes, Félix Barthe, intervint auprès de l’archevêque. Mgr de Quélen rappela d’abord qu’on ne pouvait interdire à des chrétiens de prier pour un prince mort dans la foi de l’Église. Toutefois, par souci d’éviter des troubles — dont l’État se disait incapable de garantir la prévention — il accepta, à regret, d’obtempérer, exigeant que la demande fût formulée par écrit afin de se justifier auprès des fidèles.

Ainsi la cérémonie de Saint-Roch fut-elle interdite. Les légitimistes dénoncèrent, à juste titre, une atteinte à la liberté religieuse.

Saint-Germain-l’Auxerrois : la fidélité et l’outrage

Une messe fut néanmoins maintenue à Église Saint-Germain-l’Auxerrois. Le 14 février à 11h30, des fidèles — parmi lesquels des Saint-Cyriens et d’anciens soldats restés loyaux — assistèrent au service. Une quête fut faite pour les gardes royaux blessés lors des journées de juillet et abandonnés sans secours.

Tout se déroula dans le recueillement. Un incident survint lorsqu’un fidèle plaça sur le catafalque un portrait du duc de Bordeaux. Le curé, par prudence, le retira lui-même.

Il n’en fallut pas davantage pour que la rumeur, déformée et envenimée, excitât les esprits.

L’émeute et le vandalisme

Une foule hostile, attisée par des meneurs républicains, se rassembla devant l’église. Le presbytère fut envahi et saccagé. Le lendemain, 15 février, l’église elle-même fut livrée au pillage : statues brisées, autels profanés, vitraux détruits. La Garde nationale, divisée et passive, laissa faire.

La furie se porta ensuite contre l’archevêché. Le palais épiscopal fut forcé, dévasté, ses meubles brisés, sa bibliothèque jetée dans la Seine. Mgr de Quélen dut se réfugier chez des amis.

Le pouvoir, loin de punir les coupables, s’en prit d’abord aux victimes. Des membres du parti carliste furent arrêtés sous l’accusation grotesque de préparer une insurrection. On alla jusqu’à lancer un mandat contre l’archevêque lui-même. Il fut heureusement retiré, mais l’opinion avait été travaillée.

Aucune sanction notable ne frappa les émeutiers.

Le témoignage accablant de Viennet

Le journal de Jean-Pons-Guillaume Viennet éclaire singulièrement ces événements. Proche des milieux du pouvoir, il rapporte qu’à la veille des troubles, le président du Conseil, Jacques Laffitte, paraissait fort peu préoccupé des risques encourus.

Viennet évoque l’impuissance déclarée du préfet de la Seine, Odilon Barrot, et l’attitude équivoque du préfet de police Baude. Plus grave encore, il affirme que Adolphe Thiers et le préfet auraient assisté sans intervenir au sac de l’archevêché.

Selon lui, la connivence d’une partie du ministère ne faisait guère de doute : on aurait laissé faire pour donner « une leçon » au parti légitimiste.

La presse et l’inversion des responsabilités

Le 15 février, le « modéré » Journal des Débats dénonça avec véhémence la cérémonie, accusant les fidèles d’avoir transformé un deuil en manifestation factieuse. Ainsi l’on fit passer la prière pour un crime, et le catafalque pour un trône.

Cette rhétorique permettait de justifier après coup les violences populaires.

L’effacement symbolique des lys

Le vandalisme ne s’arrêta pas là. Les fleurs de lys ornant croix et édifices furent systématiquement brisées ou grattées sur ordre. Même les verrières de l’église furent démontées sous prétexte qu’elles portaient l’emblème traditionnel de la monarchie.

Effacer le lys, c’était tenter d’effacer la mémoire.


Ces journées de février 1831 révèlent moins une « provocation » légitimiste qu’un climat de persécution religieuse et de faiblesse gouvernementale. Une messe pour un prince assassiné devint le prétexte d’une explosion de haine contre l’Église et contre tout ce qui rappelait l’ordre ancien.

L’épisode demeure comme l’un des premiers grands signes de la fracture entre la monarchie de Juillet et la France fidèle à sa tradition chrétienne et dynastique.

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