
Moins célèbre que le Père-Lachaise, le cimetière de Picpus, dans le XIIᵉ arrondissement de Paris, est pourtant l’un des lieux les plus chargés de mémoire de la capitale. Unique nécropole privée de Paris, il conserve les restes de plus de 1 300 victimes de la guillotine révolutionnaire, tombées sous la Terreur.
À quelques pas de la place de la Nation — jadis sinistrement rebaptisée place du Trône Renversé — le cimetière de Picpus, au 35 rue du même nom, se dissimule derrière des murs sobres. Rien, depuis la rue, ne laisse deviner que ce havre de verdure abrite l’un des témoignages les plus poignants des excès révolutionnaires.
Passée la loge du gardien, le visiteur découvre un vaste jardin paisible. Le silence n’est troublé que par le bruit des pas sur le gravier. Difficile d’imaginer qu’au fond de ce rectangle de verdure, long de plus de 300 mètres, furent enfouis à la hâte les corps de centaines de suppliciés.
Dans la partie funéraire reposent aujourd’hui les descendants des familles frappées par la Terreur. Caveaux imposants et pierres tombales modestes rappellent que toutes les conditions sociales furent touchées par la violence politique.
Le cimetière des victimes du « hachoir national »
Pour comprendre l’existence de ce lieu, il faut revenir aux heures les plus sombres de la Révolution française.
Au plus fort de la Terreur, la guillotine — présentée comme un instrument de justice égalitaire — fonctionnait sans relâche. Après avoir ensanglanté la place de la Concorde, les exécutions furent déplacées à l’est de Paris, place du Trône Renversé. La raison n’était pas humanitaire : les riverains se plaignaient des odeurs pestilentielles et du passage incessant des charrettes chargées de cadavres.
Derrière l’ancien couvent des Chanoinesses de Saint-Augustin, confisqué par le pouvoir révolutionnaire, deux fosses communes furent creusées. Chaque nuit, les corps décapités y étaient jetés sans cérémonie.
Entre le 14 juin et le 27 juillet 1794, au paroxysme de la Terreur, 1 306 personnes furent exécutées en quelques semaines seulement. En deux mois, la machine révolutionnaire fit autant de victimes qu’en une année entière auparavant. Une troisième fosse avait même été préparée, preuve que la spirale meurtrière n’était pas près de s’arrêter — jusqu’à ce que Robespierre lui-même tombe sous la lame qu’il avait tant utilisée.
L’une des fosses contient 304 corps répartis en 3 couches, l’autre 1002 cadavres que l’on peut détailler ainsi :
1109 hommes : 579 gens du peuple, 178 gens d’épée, 136 gens de robe, 108 gens d’église et 108 ex-nobles.
197 femmes : 123 femmes du peuple, 51 ex-nobles, 23 religieuses.

Une répression qui frappa toutes les classes
Religieuses, aristocrates, militaires, mais aussi domestiques, artisans, employés et simples citoyens : la Terreur n’épargna personne. Les grandes plaques de marbre visibles dans la chapelle du domaine égrènent les noms des 1 306 victimes, accompagnés de leurs titres ou professions.
Si l’aristocratie fut particulièrement visée, nombre de victimes furent aussi de simples anonymes, accusés sur dénonciation, soupçonnés de sympathies royalistes ou victimes de rivalités locales. La loi encourageait la délation ; la suspicion tenait lieu de preuve.
Beaucoup furent exécutés après des procès expéditifs, quand ils en eurent un. La justice révolutionnaire, au nom du peuple, s’était muée en mécanique implacable. Les fosses furent rebouchées en 1795 dans la discrétion, comme pour effacer la trace d’un épisode devenu embarrassant.
La fidélité des familles et la fondation mémorielle
L’oubli ne triompha pas totalement. Une jeune femme, Mademoiselle Paris, dont le père et le frère avaient été guillotinés, suivit un convoi funèbre et découvrit l’emplacement des fosses. Grâce à la détermination des familles endeuillées, le terrain fut racheté en 1797 par la princesse de Hohenzollern-Sigmaringen, dont le frère avait péri sur l’échafaud.
Avec l’aide de Mme de Montagu, elle fonda une association destinée à préserver la mémoire des victimes et confia l’ancien couvent à la congrégation des Sacrés Cœurs de Marie et de Jésus. Une parcelle supplémentaire fut acquise afin que les descendants puissent être inhumés auprès des leurs.
Ainsi naquit la seule nécropole privée de Paris encore en activité, gardienne d’une mémoire longtemps marginalisée.
Information utiles :
Cimetière de Picpus (inscrit au titre des monuments historiques depuis 1998), 35, rue de Picpus (Paris 12e). Visites (payantes, 2 euros) l’après-midi, de 14 h à 17 h, du lundi au samedi (fermé dimanche et jours fériés). Tel: +33 (0) 1 43 44 18 54