Lien vers l’article original venant du Blog du Maître-Chat Lully
(Merci pour l’aimable autorisation de l’auteur de publier cet article)

[détail du tableau de Léon Cogniet au Musée d’art et d’histoire de Cholet]
Né à Paris le 27 septembre 1765, dans l’illustre Maison de La Trémoïlle, Antoine-Philippe, Prince de Talmont, ne fait pas partie des plus aimés ni des plus populaires parmi les chefs de l’insurrection vendéenne, et cela put se constater dès le moment où il la rejoint.
De fait, en raison de ses habitudes sociales, de son éducation et, surtout, de son caractère et de son tempérament, le Prince de Talmont n’était pas forcément facile à aborder, et pas davantage de ceux dont on peut prétendre devenir l’intime. Cela lui vaudra un grand nombre d’occasions de louper ces belles amitiés dans lesquelles on traite d’égal à égal, en raison des dispositions du cœur.
Marié à l’âge de 19 ans et demi avec une jeune fille « de son monde », doté d’un titre de général dans les armées de Sa Majesté alors qu’il n’avait jamais combattu, réputé frivole, souvent irréfléchi, ne manifestant pas plus de dévotion que ce qui est strictement convenable pour un jeune homme de la haute aristocratie qui aime la vie et ses plaisirs, Antoine-Philippe de La Trémoïlle sera en revanche irréprochable pour ce qui touche à la cohérence avec ses principes, son sens de l’honneur et de la fidélité.
Au contraire de nombreux aristocrates autour de lui, il n’a jamais porté d’intérêt aux idées politiques qui feront la révolution, à laquelle il s’opposera nettement dès le début.
Les La Trémoïlle prennent le chemin de l’exil dès 1789. Comme son frère aîné, Antoine-Philippe rejoint l’Armée des Princes et y devient rapidement aide de camp du Comte d’Artois, frère du Roi.
Mais Talmont a soif d’engagement : il voulait du concret, et rentra en France pour lutter frontalement contre le mal révolutionnaire.
Après une éphémère conjuration contre-révolutionnaire poitevine, et, en 1793, un moment « d’inquiétude » lorsqu’il fut arrêté près de Château-Gonthier alors qu’il parcourait ses fiefs pour les soulever, il parvint à s’échapper et rejoignit la grande Armée catholique et royale de l’Ouest qui se préparait à marcher sur Nantes.
« Il n’a que 28 ans et c’est déjà un homme usé avant l’âge. Ce Prince aux mœurs confuses est atteint par la goutte, mais il est courageux et zélé. Eu égard à son rang il est nommé, dès son arrivée, général en chef de la cavalerie à la place du général Henri Forestier, et prend part au Conseil supérieur de l’armée. L’armée vendéenne est honorée de compter dans ses rangs un homme si illustre, et sa présence procure une grande sensation. Ce prince au nom prestigieux s’affiche comme l’héritier d’une famille gouvernant dans le Maine et en Anjou sur plus de 300 paroisses » (auteur anonyme).
Sa belle apparence lui attire certes des sympathies spontanées, mais ses manières facilement désinvoltes ont quelque chose d’incompréhensible et de presque scandaleux, pour ces paysans et cette petite noblesse provinciale qui manifesteront en définitive d’autant plus de méfiance envers sa personne qu’ils se rendront rapidement compte que son discernement n’est pas fulgurant ni son intelligence supérieure. Lors de la Virée de Galerne, plusieurs le suspecteront de vouloir fuir par bateau jusqu’en Angleterre.

le Prince de Talmont, « Monsieur Henri » et Jean Chouan à Mayenne en 1793
Le 31 décembre 1793, peu de jours donc après l’écrasement de l’armée vendéenne à Savenay (où, comme Henri de La Rochejaquelein, la Providence n’avait pas permis qu’il fût), le Prince de Talmont, déguisé en paysan, errait dans les environs de Laval, accompagné d’un seul domestique, quand il tomba entre les mains des « Bleus ». Il fut conduit à Fougères sans avoir été reconnu. Mais la fille de l’aubergiste de Saint-Jacques s’écria en le voyant : « C’est le Prince de Talmont ! »
Traduit devant le général Beaufort, qui commandait à Fougères, Talmont jeta son bonnet de paysan, et finit par déclarer avec panache : « Oui, je suis le Prince de Talmont, que soixante-huit batailles ont familiarisé avec la mort ». Un officier lui demande pourquoi il avait pris les armes contre la république : « Issu des La Trémoïlle, dit-il, je devais servir mon Roi, et je ferai voir, en sachant mourir, que j’étais digne de défendre le trône ». Il réclamait pour seule grâce le trépas le plus prompt ; mais les conventionnels en mission dans l’Ouest se disputèrent cette illustre victime.
Il fut transféré dans les prisons de Rennes, où il languit sans que l’affaiblissement de ses forces diminuât son courage. Dans ses interrogatoires, il ne laissa échapper aucune révélation et ne prit la parole que pour confondre ses juges. Un jour, l’un d’eux, irrité de son silence, lui dit : « Tu es un aristocrate et je suis un patriote. – Tu fais ton métier, et moi mon devoir », répondit le Prince. Enfin, il fut emmené à Vitré pour comparaître le 26 janvier devant une « commission militaire » chargée de le condamner.
Aussitôt après la sentence, ordre fut donné qu’on le conduisît à Laval pour l’exécution.
Le convoi y arriva le 27 en fin de journée : l’échafaud avait été dressé devant l’entrée principale du château, pour insulter à la domination que les ducs de La Trémoïlle exerçaient encore sur cette ville moins de cinq ans auparavant.
L’exécution eut lieu sur le champ, et alors que le fatal couperet allait lui ôter la vie, le Prince de Talmont cria encore une fois : « Vive le Roi ! ».
Les zélés apôtres des droits de l’homme et de la fraternité firent subir à sa tête différents outrages : après l’avoir faite vider par un chirurgien, un prêtre apostat, Jean-Louis Guilbert, membre de la Commission militaire révolutionnaire du département de la Mayenne, la plaça sur un chandelier ; puis elle fut mise sur une pique et exposée au-dessus de la porte de la grille du château. Le surlendemain, on l’enterra dans la cour du château, où elle fut retrouvée et remise à sa veuve à la Restauration.
Le reste de son corps fut jeté dans l’une des fosses communes, avec les corps d’une multitude d’autres victimes (parmi lesquels les prêtres qui ont été depuis béatifiés cf. > ici), à la sortie de la ville en direction d’Angers, dans les landes de la Croix-Bataille.
En 1816, on y réalisa des fouilles, qui permirent l’identification des corps des prêtres, mais rien ne permit de reconnaître celui du Prince de Talmont au milieu de centaines d’autres squelettes. Une chapelle fut édifiée en 1822 mais, détruite en 1868, l’emplacement en a été marqué en 1955 par une grande croix de granit.
Nota bene :
Tandis que le Prince de Talmont était guillotiné à Laval, son frère jumeau, le Chanoine Charles-Godefroy de La Trémoïlle, doyen du chapitre cathédral de Strasbourg, était jeté dans les cachots de la Terreur, desquels il ne sortit au bout de quelques mois que pour entendre le tribunal révolutionnaire de Paris prononcer son arrêt de mort, qui le conduisit donc lui aussi à la guillotine, le 15 juin 1794.

– Depuis que je suis avec vous !
Comparution du Prince de Talmont devant la commission militaire qui va l’envoyer à la mort
(tableau de Jules Benoît-Lévy (1866-1952), conservé au Puy-du-Fou)